Abdoulaye Wade, ou la descente aux enfers du « Sénégal qui gagne » 1of7

Une série de billets sur les espoirs déçus des années Wade

Passage à tabac[i], arrestations et emprisonnements arbitraires de journalistes[ii], morts étranges[iii], utilisation de milices aux fins d’intimidation par la violence[iv], dégradation et corruption gravissime de l’appareil d’état[v], justice caporalisée et déliquescente, mépris de la règle constitutionnelle[vi] et défiance à l’égard du peuple sénégalais. Voici donc aujourd’hui, les fruits du changement espérés par une nation éreintée, qui porta au pouvoir, par la lutte démocratique et aux cris de « sopi ! », il y a onze ans, le régime Wade.

Leur goût est, ces temps-cis, bien amer.

1 – L’affaiblissement de l’appareil d’Etat

L’ arrivée au sommet de l’Etat d’Abdoulaye Wade intervient en mars 2000. Après plus de trente ans d’une vie consacrée sans succès à la conquête du pouvoir et à bout de forces matérielles[vii], tiré de son exil parisien par ses compatriotes pour mener le combat politique de sa vie, le candidat Wade, opposant valeureux, va voir une mobilisation populaire sans précédent le porter au pouvoir. Le président nouvellement élu, après qu’Abdou Diouf, président sortant, eut reconnu sans délais sa défaite, va alors devoir gérer une transition d’importance: diriger une République, et non plus un parti politique, au moment même, ou, sur le tard, il était prêt à renoncer à la compétition électorale.

Pour répondre à cette exigence, face à un appareil d’Etat façonné par quarante ans  d’administration socialiste[viii], le nouveau président opère, en son début de mandat, des changements au sein de la haute administration afin de répondre à l’expression des urnes, et, pour être obéi selon sa charge : placer des femmes et des hommes politiquement sûrs, aux commandes de l’Etat. Abdoulaye Wade va alors devoir arbitrer entre trois caractéristiques essentielles pour la désignation de la nouvelle administration : la compétence technique, la loyauté politique, et, la compatibilité avec ses conceptions de la pratique du pouvoir. De cet équilibre délicat, vont alors dépendre, les espoirs de millions de sénégalais.

Le choix du nouveau président va se révéler désastreux : prioriser la médiocrité en raison de l’allégeance.

Il va s’en suivre, progressivement, une situation de déséquilibre jamais expérimentée au Sénégal, même sous la fin du régime Diouf, pourtant à bout de souffle. Des ministres d’importance, des dirigeants de sociétés d’Etat, des hauts fonctionnaires vont être nommés sans la moindre expérience ou qualification leur permettant raisonnablement d’assurer leur charge[ix], et ce, dans une proportion si importante, que la crédibilité de l’Etat s’en trouvera directement engagée, comme on va le voir par la suite. Cette situation aura également pour conséquence de faire le lit d’une corruption, qui, déjà présente sous Senghor puis Diouf, va littéralement exploser à tous les échelons de la fonction publique.

Dans un pays qui regorge alors de ressources humaines d’une grande qualité[x], désireuses de s’investir et sans affiliations politiques incompatibles avec le nouveau régime, c’est la fin annoncée de toute possibilité « d’union sacrée » réelle, et le début d’un immense gâchis.

Le pays, secoué par des crises sociales et dont l’économie est toujours sous perfusion, ne peut pourtant se le permettre.

A suivre: La personnalisation du pouvoir

Boite noire

Cette série de billets est une réactualisation d’un article publié en 2008, écrit à partir de sources ouvertes (disponibles pour l’essentiel en notes de bas de page), de témoignages, et, de séjours réguliers au Sénégal.

Notes


[i] Jusqu’en 2008. Ensuite j’ai arrêté de compter … Que les nombreux journalistes, ayant vécu les intimidations du pouvoir et non cités ici, veuillent bien m’excuser : 30/03/2008 Dakar. Le 30 mars vers 16 heures, le Groupement mobile d’intervention (GMI) de la police sénégalaise a violemment dispersé un rassemblement organisé par l’Association des consommateurs sénégalais (Ascosen), visant à protester contre l’augmentation des prix des denrées de première nécessité. La marche prévue, à laquelle s’étaient associés plusieurs hommes politiques de l’opposition, avait été interdite par le préfet de Dakar. Lors de la dispersion, plusieurs journalistes ont été agressés par la police. Ousmane Mangane, du quotidien privé Walf Fadjri, a été neutralisé à l’aide d’une matraque électrique alors qu’il s’approchait d’une députée malmenée par la police. Les forces de l’ordre ont également contraint Serigne Diagne, du site d’information Senactu, à effacer les photographies qu’il avait prises des affrontements. Macoumba Mbodj, de la station privée Radio Futur Média (RFM), a été agressé et ses documents de travail détruits. La caméra d’un journaliste de la chaîne privée Canal Info a été jetée à terre. Vers 19 heures, des agents de la Division des investigation criminelles (DIC) ont fait irruption au siège de la chaîne privée Walf TV, alors que des images de la répression de la manifestation étaient diffusées. Les policiers ont exigé l’arrêt de la diffusion des reportages sur les affrontements et demandé que leur soient remis les supports originaux. 21/06/2008 Dakar. Boubacar Kambel Dieng et Karamoko Thioune agressés sauvagement par la police lors d’un match de football. M. Dieng sera hospitalisé pendant une vingtaine de jours. Dans un communiqué publié le 10/07/2008, le ministère de l’Intérieur va innocenter les policiers : M. Dieng est accusé d’avoir « provoqué l’affrontement en assénant un coup de poing à l’un des gradés » de la police et en « proférant des propos injurieux » envers les policiers … 26/06/2008 Dakar. Ousmane Mangane, et un caméraman du groupe de presse Walf Tv ont été molestés par des militants du Parti démocratique sénégalais (parti au pouvoir). Ces derniers ont ensuite livré le journaliste et le caméraman à la police qui n’a pas hésité à les interpeller.. La liste est incomplète.

[ii]2004 : Madiambal Diagne directeur de publication « Le Quotidien », incarcéré 18 jours à la prison centrale de Dakar, notamment pour « diffusion de correspondances et de rapports secrets » et « diffusion de nouvelles tendant à causer des troubles politiques graves». 2005 : Fermeture de tous les relais dans le pays de la radio privée Sud FM, et interpellation de son personnel. 2007 : El Malick Seck, responsable d’un site d’information en ligne « rewmi.com », Pape Amadou Gaye, directeur de publication du quotidien privé « Le Courrier », Moussa Guèye et Pape Moussa Doukar, respectivement directeur de publication et employé du quotidien « L’Exclusif » incarcérés. 2008 : condamnation, le 12 septembre, du directeur de publication du quotidien privé « 24 Heures Chrono », El Malick Seck, à trois ans de prison ferme pour avoir diffamé le chef de l’Etat. La liste est incomplète.

[iii] L’assassinat de Me Babacar Sèye ancien vice-président du Conseil constitutionnel, le 15 mai 1993, quelques jours après les élections législatives du 9 mai 1993 par exemple, à propos duquel, le journaliste Abdou Latif Coulibaly dans son livre  » Affaire Maître Sèye : un meurtre sur commande » mettra en cause directement Abdoulaye Wade et son épouse. Penda Kébé et Kéba Diop dont on aimerait connaître les raisons des suicides par immolation, bien, avant la révolution tunisienne, etc.

[iv] Jusqu’en 2008. Ensuite j’ai arrêté de compter …: 27/07/2008 Le ministre Farba Senghor demande aux ministres et fonctionnaires de ne plus « acheter certains journaux jugés trop hostiles au gouvernement », ajoutant la promesse d’un « redressement fiscal » à ces derniers. Le même jour, des instructions ont été données pour que les services publics pratiquent un boycott publicitaire des journaux incriminés. 01/08/2008 Interrogé par Walf TV sur son possible mariage avec l’une de ses collaboratrices, le ministre a menacé de mort le journaliste Papa Ngagne Ndiaye, selon ce dernier.17/08/ 2008 Dans la nuit du 17 au 18 août, une dizaine d’hommes munis d’armes blanches et de bombes lacrymogènes ont fait irruption dans les locaux des quotidiens privés 24 heures et L’As, dans le quartier résidentiel Sacré- Coeur 3 Polytechnique, et ont détruit le matériel de fabrication de ces journaux. Ces hommes circulaient à bord d’un véhicule 4×4 immatriculé « AD », le code minéralogique utilisé par les véhicules de l’administration. M. Farba Senghor, secrétaire national à l’organisation et à la propagande au Parti Démocratique Sénégalais (parti au pouvoir) et ministre de la république au moment des faits, déclarait dans un communiqué publié la semaine précédant l’agression, qu’il allait s’attaquer physiquement à plusieurs journaux, en citant nommément « 24 Heures Chrono » et « L’As », comme l’a rappelé le directeur de publication de 24H Chrono, El Malick Seck.

[v] Voir le classement du Sénégal en matière de corruption (Transparency International –http://www.icgg.org/downloads/CPI_2008.xls lien actif au 23/09/2008)

[vi] La candidature d’Abdoulaye Wade pour un troisième mandat présidentiel en est l’illustration parfaite. Nous y reviendrons longuement dans un prochain billet

[vii] La demeure d’Abdoulaye Wade au Point-E, à Dakar, est alors menacée de saisie

[viii] Celles de Leopold Sédar Senghor, puis d’Abdou Diouf (au sein de laquelle Abdoulaye Wade fut ministre d’Etat).

[ix] Déjà très affaiblie sous Diouf, dans les années quatre-vingt-dix par  la perte de ses agents les plus qualifiés, l’administration va voir arriver des ministres dont les qualités intrinsèques sont parfois incontestables, mais sans rapport avec la fonction. On épargnera ici leur nom. D’autres nominations en revanche, comme le furent par exemple celles d’Adama Sall et de Farba Senghor, relèvent de la pure provocation, l’un pour sa manière de servir, l’autre pour son absence de la plus élémentaire éducation.

[x] On ne compte plus les sénégalais issus des grandes écoles les plus prestigieuses, qu’elles soient sénégalaises, françaises, américaines ou canadiennes.

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