Abdoulaye Wade, ou la descente aux enfers du « Sénégal qui gagne » 2of7

Une série de billets sur les espoirs déçus des années Wade

2 – La personnalisation du pouvoir

L’affaiblissement de l’appareil d’Etat – connu et voulu par le pouvoir[i] – va correspondre très tôt à une accélération de la centralisation à la présidence, des grands dossiers du pays – en particulier économiques et financiers – transformant, de fait, la pratique institutionnelle, en présidentialisme excessif et hors de tout contrôle[ii], d’un pouvoir dédaigneux de son propre mandat électoral : changer le Sénégal en mettant un terme aux pratiques anciennes de corruption et d’autocratie.

En 2001, la présidentialisation du pouvoir  sera inscrite dans la constitution[iii] après un débat public ou l’on vit en direct, à la télévision sénégalaise, une mise en scène grotesque d’Abdoulaye Wade en caricature de roi nègre, trônant sur une hauteur avec à ses côtés la représentation géante d’un lion, et, répondant en souverain à une plèbe encadrée. Cette concentration des leviers du pouvoir n’empêchera pas Abdoulaye Wade, le libéral, de faire se constituer des gouvernements comptant jusqu’à trente-huit ministres[iv], plus ou moins désœuvrés pour l’essentiel, afin de satisfaire sa clientèle ou ses propres lubies.

Une nuée étonnante de conseillers, va également s’abattre sur le palais et son occupant. On pourra y compter, les «compagnons» des mauvais jours[v] à la recherche d’un retour sur investissement ; les partisans de la vingt- cinquième heure, dont la radicalité nouvelle n’a d’égale que la compromission passée avec l’administration socialiste ; des griots  « intellectuels » divers et variés, qui, défroqués par la « faim », s’extasient devant Maître Abdoulaye.

Quelques années plus tard, déçu de ne s’être vu attribuer le prix Nobel de la paix, l’une des innombrables waderies du Chef de l’Etat, et, voulant coute que coute  laisser une trace grandiose de son passage terrestre, le Président Wade va défigurer la côte sénégalaise en commandant une statue: le « Monument de la renaissance africaine »[vi], un chef d’œuvre néostalinien érigé par des esthètes nord-coréens. M. Wade ira jusqu’à envisager de percevoir à titre personnel, 35% sur la marchandisation de cette injure artistique réalisée grâce à des deniers publics, sur fond d’opérations foncières douteuses[vii], au titre de droits d’auteur[viii], au moment même où des millions de sénégalais, face à la crise économique, doivent choisir : déjeuner ou dîner.

Oublieux de son statut d’ employé du Sénégal, selon un « contrat » à durée déterminée renouvelable une fois, le Président, pour préserver sa postérité, avec la complicité de son épouse,  n’hésitera pas à exposer ses propres enfants. Il fera imprudemment entrer son fils au gouvernement, en lui confiant un super ministère à la suite d’un échec politique retentissant[ix] et d’horribles soupçons[x] sur sa façon de gérer les affaires publiques, puis, confiera à sa fille les rênes d’un festival qui s’achèvera sur un désastre culturel et financier[xi].

C’est donc sur tous les fronts, que la responsabilité personnelle d’un président, désormais omnipotent, va se trouver engagée.

A suivre : La reproduction d’une classe politique déconsidérée

Les billets précédents de cette série : 1 – L’affaiblissement de l’appareil d’Etat

Boite noire

Cette série de billets est une réactualisation d’un article publié en 2008, écrit à partir de sources ouvertes (disponibles pour l’essentiel en notes de bas de page), de témoignages, et, de séjours réguliers au Sénégal.

Notes


[i] L’’instabilité gouvernementale, conséquence de la  manie du remaniement d’Abdoulaye Wade, dans un pays qui pleure ses ICS (Industries Chimiques du Sénégal), va booster en revanche les ICT (industries chimiques traditionnelles) : la demande en  prières,    gri gri et autres safara des ministres apeurés ou des prétendants motivés, dépassant sans doute loin celle des phosphates, va faire exploser le marché magique des marabouts-casse-croûte, honte, trop souvent opportunément ravalée, de leur différentes confréries.

[ii] Gestion opaque des « grands projets », budget de la présidence et fonds « secrets » déraisonnables, passation de marchés de gré à gré hors de tout contrôle, opérations douteuses sur le patrimoine de l’Etat, la liste est sans fin.

[iii] Réforme constitutionnelle de 2001. La présidentialisation, tendance de fond des régimes sénégalais (en particulier sous Diouf avec le Secrétariat général de Jean Collin), va s’amplifier sous Wade.

[iv] Pour un pays pauvre, de treize millions d’habitants

[v]Sous Wade I par exemple : Alain Madelin et quelques autres « anciens » militants d’extrême-droite et thuriféraires de l’apartheid au temps jadis de la Rhodésie comme Anne Méaux grande prêtresse de la communication avec Image 7  ; Pierre Aïm l’ami oublié de Saga et des acrobaties chypriotes ; « tonton » – pour ses prestataires hors plan de mission – Jean-Pierre Pierre Bloch, l’homme déçu du Fesman et nouvel ami de Macky Sall ; Marc Bousquet, un temps associé dans le marigot avec Bloch avant les pleurs, dirigeant de l’agence Médiatiques, et autres amuse-négres comme Afrique Opinion, fabricant de sondages sur mesure ; le grand Charles Pasqua et les amis casinotiers de la corsafrique etc. Ajoutons pour la bonne bouche, l’aimable Christine Desouches, fille de Maurice Ulrich, qui, ayant tété le sein de la francafrique vieille école du cabinet de Michel Aurillac jusqu’à l’OIF, va devenir membre du séminaire international portant sur « la recevabilité de la candidature de Me Wade » à la présidentielle de 2012, dont les conclusions font honte à la Sorbonne, qui fut, paraît-il, son ancienne maison.

[vi] Voir les inquiétudes de la représentation américaine à Dakar : http://cables.mrkva.eu/cable.php?id=195641 – Consulté le 15.12.2011

[vii] Idem : http://cables.mrkva.eu/cable.php?id=221406 – Consulté le 15.12.2011

[viii] Wade et la Statue – http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAJA2565p098.xml0/ – Consulté le 15.12.2011

[ix] Deux mois avant sa nomination, Karim Wade va perdre le 22 mars 2009, des élections jusque dans son propre bureau de vote. Nous y reviendrons.

[x] Si les accusations de prévarication, portées contre des personnalités politiques, sont malheureusement monnaie courante dans l’opinion publique sénégalaise, il est plus rare de voir celles-ci confirmées par un diplomate d’importance, dans sa correspondance avec son administration : Marcia Bernicat, ambassadrice des Etats-Unis au Sénégal, écrit ainsi : « Karim est aujourd’hui surnommé « Monsieur 15 % » alors qu’au début de 2007 on l’appelait « Monsieur 10 % » ». Source : Bernard, Philippe. « Corruption et divisions à Dakar ». Le Monde, 11 décembre 2010.

[xi] « Sénégal : quand le Fesman prend en otage ses œuvres d’art » : http://www.dakaronline.net/Senegal-quand-le-Fesman-prend-en-otage-ses-oeuvres-d-art_a12800.html – Consulté le 15.12.2011. « Festival des arts nègres : très chers imprévus » : http://www.lesafriques.com/actualite/festival-des-arts-negres-tres-chers-imprevus.html?Itemid=89?articleid=27129 – Consulté le 15.12.2011

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