Abdoulaye Wade, ou la descente aux enfers du « Sénégal qui gagne » 3of7

Une série de billets sur les espoirs déçus des années Wade

3 – La reproduction d’une classe politique déconsidérée

Sur le plan de la politique intérieure, très vite, Abdoulaye Wade va littéralement racheter une quantité étonnante de têtes au sein du cheptel de l’ancien parti au pouvoir[i]. Il va les choisir dans l’immense troupeau d’hommes et de femmes, dont les convictions politiques, après l’alternance, ont pu faire rire jusqu’aux ânes du Fouta, et, que l’on a vu se battre pour braire au plus fort leur allégeance au Président Wade sitôt leur camp défait, sous le regard stupéfait de leur compatriotes[ii], qui, pourtant, on en vu d’autres. Djibo Ka, en tant que véritable artiste de la volte-face politique, a peut-être été l’incarnation indépassable[iii] de cette transhumance politique.

Il n’est malheureusement pas le seul à être un objet politique quantique au pays de la Téranga. Il faut ajouter qu’une grande partie des « achats » politiques de M. Wade, à l’image de leur objets, n’ont pas couté bien cher: très souvent, les  transhumants, sont, en bétail politique apeuré, venus s’offrir d’eux même au nouveau berger, afin de conserver une situation devenue précaire, et, dans bien des cas, pour s’éviter un passage « traumatisant » devant un magistrat ou un policier, qui, soudainement réveillé et curieux, s’étonne d’un niveau de vie remarquable, d’une gestion ésotérique des deniers publics.

Combien d’hommes et de femmes, partisans farouches et déclarés de l’administration Diouf, ont-ils « réalisés leurs erreurs », le temps d’une confession au palais, pour devenir ensuite les zélateurs grotesques de leur nouveau maître? Ce furent certainement des moments d’une grande jouissance pour Abdoulaye Wade. Mais, une jouissance qui devint inquiétante, lorsque, par trop, il chercha à la renouveler : l’humiliation, même à bon droit, fini par empoisonner celui qui l’inflige. Insidieusement, elle s’installe dans l’ordre normal du rapport à l’autre, comme vont l’expérimenter les innombrables membres du gouvernement ou collaborateurs du Chef de l’Etat, congédiés comme de simples valets. « Si tu regardes longtemps dans l’abîme, l’abîme aussi regarde en toi »  écrivait Nietzche. Jamais le Chef de l’Etat ne saura tenir compte de ce précieux avertissement.

Assez vite, vont donc réapparaître dans les nombreuses listes des gouvernements « Sopi », aux côtés d’autres entrepreneurs politiques, des figures emblématiques de l’administration Diouf  honnies par les sénégalais pour leurs résultats aux commandes du pays. Une grande partie des malheurs du Sénégal, s’explique par le manque absolu de scrupules qui caractérise une grande partie de son personnel politique de premier plan. Mais ceux-là dirons : « on a les élus qu’on mérite ». C’est très douloureux à reconnaître pour un sénégalais, mais, jusque-là, ils n’ont pas eu tout à fait tort.

C’est donc sans surprise que l’on vit, le 23 juin 2011, des mouvements citoyens[iv] à l’initiative du sursaut républicain qui fit reculer le pouvoir, alors que le Chef de l’Etat tentait d’opérer un véritable coup d’Etat constitutionnel[v]. Divine surprise pour l’opposition, certes ragaillardie par leur succès par defaut aux élections municipales de 2009, mais, toujours déconsidérée en majorité dans l’opinion publique pour les querelles d’appareil, ses divisions et son incapacité à mobiliser. C’est donc quelque peu embarrassées par le succès sans précédent des manifestations du 23 juin, que les formations politiques d’opposition vont tenter de récupérer la popularité de « Y’en a marre », sans en comprendre l’essence, comme le montrera le piteux spectacle des primaires de Benno Siggil Sénégal fin 2011 et la multiplication des candidatures à la présidentielle de 2012, qui font ressembler ces temps-ci la démocratie sénégalaise à un programme de télé-réalité bas de gamme[vi].

Coproduite avec enthousiasme par un personnel politique sénégalais, souvent plus soucieux du millésime des véhicules de fonction, que du bien-être de la population, l’accélération de cette décadence citoyenne que constitue « l’entreprenariat politique » signe sans doute l’aspect le plus grave des années Wade.

A suivre : Le populisme poussé jusqu’au mépris

Les billets précédents de cette série : 1 – L’affaiblissement de l’appareil d’Etat ; 2 – La personnalisation du pouvoir

Boite noire

Cette série de billets est une réactualisation d’un article publié en 2008, écrit à partir de sources ouvertes (disponibles pour l’essentiel en notes de bas de page), de témoignages, et, de séjours réguliers au Sénégal.

Notes


[i] Assane Diagne, Adama Sall, Abdoulaye Diack, Landing Sané, Aida Ndiongue, Mbackiou Faye, Alioune Kebe, Lamine Thiam, Salif Bâ, Mbaye Jacques Diop etc. La liste est interminable.

[ii] « Presque tous les soirs, la télévision nationale au cours de son journal télévisé se complait dans la diffusion d’images montrant les transhumants politiques en compagnie du président Wade qui affiche un malin plaisir à accueillir ses détracteurs d’hier. Les

Sénégalais stupéfaits regardent défiler sur leur petit écran des personnalités qu’ils espéraient ne plus revoir dans les allées du pouvoir. ». RFI, Paris, 06.09.2000. http://www.rfi.fr/actufr/articles/009/article_4700.asp – Consulté le 15.12.2011

[iii] Ancien ministre multi-casquettes d’Abdou Diouf, “DLK” a successivement fait scission avec le PS (1996), créé son parti, l’Union pour le renouveau démocratique (1998), s’est rallié à Abdou Diouf au deuxième tour de l’élection présidentielle (2000), déclaré qu’Abdoulaye Wade le faisait “vomir”… pour finalement devenir son ministre du Commerce maritime depuis le 22 avril 2004. Et déclarer, sans ciller, le 8 mai dernier que “combattre ce gouvernement, c’est combattre Dieu” – Gri Gri International n°35, Paris, 2005.

[iv] Notamment ceux rassemblés sous la bannière, désormais célèbre « Y’en a Marre ». Voir à ce sujet : https://www.nytimes.com/2011/09/19/world/africa/senegal-rappers-emerge-as-political-force.html?_r=1&pagewanted=all – Consulté le 15.12.2011.

[v] Nous reviendrons plus longuement sur cette journée, dans un prochain billet.

[vi] Si tenté qu’il se puisse exister des programmes de télé-réalité haut de gamme.

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