Abdoulaye Wade, ou la descente aux enfers du « Sénégal qui gagne » 4of7

Une série de billets sur les espoirs déçus des années Wade

 4 – Le populisme poussé jusqu’ au mépris  

     

«Bunkerisé » par son égo ; prisonnier d’une obsession: vouloir marquer l’histoire, alors qu’il ne la comprend plus ; confondant promesses électorales d’estrade et  programme de gouvernement, M. Wade, face à une situation socio-économique qu’il voit se dégrader pour l’écrasante majorité de la population, va choisir très vite la fuite en avant. Cette fuite va prendre un nom popularisé par son entourage: la Vision du Président. Vision, un mot qu’il faudra bientôt conjuguer au pluriel, tant l’expression des projets présidentiels est parfois hallucinante.

Qu’on en juge :

–    Annonce de l’achat de sept rames de Trains à Grande Vitesse (TGV) dans un pays ou la sécurité énergétique, de base, n’est pas assurée[i] ;

–    Mais, construction annoncée de tranches nucléaires civiles[ii]. Après la faillite absolue des secours portés au bateau le Joola[iii] et les conditions d’exploitation désastreuses de ce bâtiment, pour lequel, personne – à part le commandant, militaire aux ordres disparu avec son navire et opportunément mis en cause –  ne sera inquiété, et ce, malgré la connaissance du risque[iv], chacun peut s’imaginer aisément les éléments de sûreté d’une telle initiative : exploiter une centrale nucléaire,  alors que  l’on ne sait  assurer la sécurité d’une voie stratégique sur son propre territoire … On ne prendra pas la peine de discuter, ici, des coûts de cette vision « atomique »[v] ;

–    Annonce unilatérale d’un projet de tunnel sous l’état Gambien pour faire face aux problèmes frontaliers avec ce pays, et, afin de désenclaver la Casamance[vi], province méridionale,  alors que le Sénégal assure aujourd’hui péniblement cette mission, aux plans routier, maritime et aérien, et, que le rail sénégalais est à l’agonie. Là aussi, on ne discutera pas du coût, proprement pharaonique, d’un tel « projet », sans préjuger du caractère imbécile de la proposition au regard du droit international ;

–    Il y a mieux : Goana. La Grande offensive pour la nourriture et l’abondance[vii]. On reste sans voix. Un slogan aux accents maoïste grande époque sur des lèvres libérales. On attend, inquiets, le petit livre orange du guide suprême, sauveur de la nation. La communication de crise[viii] et le racolage des voix paysannes sont un métier.

Inutile de s’infliger la suite d’une liste qui est très loin d’épuiser les « visions » présidentielles : doit-on se préparer demain à l’annonce d’un Grand Programme Spatial Informel Sénégalais, visant à établir des dibiteries[ix] en orbite terrestre à l’horizon 2017 ? Tout est désormais possible.

Malheureusement, la propagande grossière[x] délivrée à la population sénégalaise afin de lui faire espérer la prospérité et un avenir résolument tourné vers l’avenir, est connue des chancelleries étrangères. En conséquence, la crédibilité du Sénégal sur la scène internationale va se dégrader considérablement.  On rit à peine sous cape, des waderies du Chef de l’Etat. On rit du pays de Lat Dior, de Cheikh Bamba, de Cheikh Tidiane, de Blaise Diagne, de Senghor, de Mamadou Dia, de Cheikh Anta Diop et de tant d’autres. On se moque d’un pays dont la réputation s’est construite patiemment, non en raison de ses richesses, mais grâce à la qualité d’hommes et de femmes, qui n’ont pas attendu Abdoulaye Wade pour porter haut les couleurs du Sénégal.

Cependant, cette situation n’empêchera pas le Président de courir le monde, aux frais de ses concitoyens épuisés, pour quémander à ceux qui le déconsidèrent, un peu de verroterie. Ici un doctorat honoris causa au fond de l’Auvergne, là-bas, une simple poignée de main américaine pour son fils.

Une offensive de TGV nucléaires dans un tunnel sous la Gambie, voilà ce que le monde entier doit comprendre des visions d’Abdoulaye Wade, président d’un pays ou l’essentiel de la population se déplace aujourd’hui dans des fourgonnettes hors d’âge, les N’diaga N’diaye. On hésite entre le rire et les larmes.

A suivre : L’instrumentalisation de l’opinion intérieure et des confréries religieuses

Les billets précédents de cette série : 1 – L’affaiblissement de l’appareil d’Etat ; 2 – La personnalisation du pouvoir ; 3 – La reproduction d’une classe politique déconsidérée

Boite noire      

Cette série de billets est une réactualisation d’un article publié en 2008, écrit à partir de sources ouvertes (disponibles pour l’essentiel en notes de bas de page), de témoignages, et, de séjours réguliers au Sénégal.

Notes


[i] Annonce faite à Touba le 05/09/2007, dans un pays, ou, face aux délestages de la SENELEC, la possession d’un groupe électrogène est quasiment devenue indispensable pour les professionnels. Voir également « Manifestations violentes contre les délestages excessifs : Des agences de la Senelec saccagées », Le Quotidien, Dakar 10/10/2008 – http://www.lequotidien.sn/index.php?option=com_content&task=view&id=2042&Itemid=9

[ii] « Sénégal: Karim Wade reçu par Sarkozy – Une centrale nucléaire civile au Sénégal » – Le soleil, 27/08/2008.

[iii] Voir à ce sujet :  http://fr.wikipedia.org/wiki/Joola- Consulté le 15.12.2011

[iv] Moustapha Niasse, ancien premier ministre d’Abdoulaye Wade a déclaré : « Je jure sur le coran ou la bible ; depuis février 2002 le gouvernement sénégalais savait que le »Joola« risquait de sombrer … » Sud Quotidien (http://www.sudonline.sn/spip.php?article243), 09/02/2007

[v]Chacun sait la nécessité d’une culture et d’un tissu industriel, comme préalable à l’exploitation du nucléaire civil. Or, malgré la quantité d’ingénieurs sénégalais brillants dans tous les domaines, l’industrie sénégalaise reste à construire : on ne met pas la charrue avant les bœufs.

[vi] « Le bac de la discorde » – Jeune Afrique, 25/09/2007.

[vii] Elle prévoyait en l’espace de 6 mois et à partir du mois d’octobre 2008, une production de deux millions de tonnes de maïs, trois millions de tonnes de manioc, 500 000 tonnes de riz paddy et deux millions de tonnes pour les autres céréales (mil, sorgho, fonio). Pour l’élevage, les objectifs portent sur une production de 400 millions de litres de lait et 435 000 tonnes de viande. En 6 mois.

[viii] « Sénégal: Violente répression de la manifestation de l’Ascosen – Les premières émeutes de la faim au Sénégal », Wal Fadjri, Dakar, 31/03/2008

[ix] Restaurants populaires proposant de la viande grillée.

[x] Qui mériterait une analyse, à partir notamment des travaux de Kraus, Klemperer, Orwell et Bouveresse s’agissant du rapport à la vérité, de l’instrumentalisation des croyances , et, de l’usage d’une novlangue aliénante.

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