Abdoulaye Wade, ou la descente aux enfers du « Sénégal qui gagne » 5of7

Une série de billets sur les espoirs déçus des années Wade

5 L’instrumentalisation de l’opinion intérieure et des confréries religieuses

Entre deux « visions », Abdoulaye Wade va vouloir inscrire sa marque dans la chair de son pays, grâce à de grands chantiers, plus concrets, ceux-ci. En effet, consécutivement à une amélioration des recettes fiscales, suivie de la sortie partielle des plans d’ajustements structurels[i], récoltant les fruits de la terrible régulation monétaire de 1994[ii] qui frappa durement la société sénégalaise, et grâce notamment à la sueur des travailleurs expatriés[iii], le nouveau régime va construire.

Disposant donc de ressources « fraîches »[iv], routes, échangeurs et aménagements divers vont être lancés. Dans un contexte de confiance excessif[v], d’opérations étranges sur le patrimoine de l’état[vi], et, au prix d’alliances mal négociées[vii] par le gouvernement, les sénégalais vont voir surgir de terre, en quelques années, plus d’infrastructures visibles, que pendant tout l’interminable fin de règne de l’administration socialiste. « Pa bi, dey ligeye, au moins »[viii].Enfin du concret. On en discutera plus tard, avec la génération éponyme.

Toujours est-il, qu’en effet, ces travaux – dont certains sont indiscutables[ix] – participent à la formation d’une opinion intérieure, résumée par un slogan : le Sénégal qui gagne. Cette perception, matérialisée à Dakar par les chantiers en cours et leurs nuisances, aura son importance. Au-delà du clientélisme classique, lors des élections présidentielles de 2007, de nombreux électeurs vont alors penser, malgré un mécontentement grandissant, que la plus grande probabilité de voir s’achever ces travaux était encore représentée par le pouvoir en place. D’où un vote Wade par défaut, qui en dit long sur la crédibilité d’une opposition, parfois encore assise autour du bol[x] avec le pouvoir[xi]. C’est là, sans doute, une des explications de la réélection d’Abdoulaye Wade, sans doute incontestable, y compris avec les allégations de fraudes. Bien joué.

Sur le plan des leaders d’opinion, le Sénégal va également assister à une instrumentalisation, parfois consentie jusqu’à la compromission, des régulateurs traditionnels de la vie sociale et spirituelle, que sont les confréries religieuses. On pourrait l’illustrer par une série de questions :

1/ Peut-on, par exemple, recevoir d’un homme, réputé impécunieux, juste avant sa nomination ou son élection, des millions de francs CFA en liquide, juste après celle-ci ?

2/ Autrement dit, peut-on, à cet instant, oublier à qui appartient cet argent. C’est-à dire à une nation sénégalaise dont les membres sont dans leur écrasante majorité pauvres, et, d’appartenances spirituelles diverses, qui n’ont au surplus jamais commandé à leur représentants, une telle offrande ?

3/ Ayant connaissance de cette situation, celui qui craint Dieu, peut-il se satisfaire devant Lui, d’une explication invoquant des fonds dont l’usage serait discrétionnaire ?

4/ La Zakat ou toute autre contribution, peut-elle être reçue, devant Dieu, de mains qui ont volé impunément l’Oumma ? Et celui qui l’accepte dans de telles conditions, peut-il se prévaloir d’une quelconque dignité dans la communauté des Croyants, quelque soit cette communauté?

5/ Si, toutefois, les mains qui reçoivent, en se réclamant de telle ou telle communauté religieuse, sont considérées comme déviantes par celle-ci, pourquoi les voix de ses représentants, celles qui doivent dénoncer au plan moral, recadrer au plan social et sanctionner au plan spirituel, sont-elles aussi faibles et sans effet ?

Un nombre croissant de sénégalais s’interrogent. Face à un silence complice, le risque de voir ces mêmes sénégalais se tourner vers une approche radicale de leur Foi, en dehors des structures traditionnelles, s’ils estiment avoir été trahis par elles, est grandissant. Lorsqu’aujourd’hui, des jeunes sont prêts, en nombre, à sacrifier leur vie dans des pirogues ou sur des routes sahariennes pour tenter de s’extirper de leur condition, il convient de s’interroger sur ce que l’instrumentalisation de cette frustration extrême peut signifier demain, sur le sol sénégalais. En conservant à l’esprit les risques de déstabilisation liés à  l’étrange agitation sahélo-saharienne qui inquiète les voisins du Sénégal au Nord comme à l’Est ; la menace d’une vipère, qui, réchauffée au centre du pays, est laissée libre de cracher son venin sur les plaies de la Casamance ; et, enfin, la criminalisation narcotique aux  frontières Sud, dont le poison commence à couler d’une manière inquiétante dans les veines de l’Etat.

L’esprit de la Téranga, du dialogue et la disposition générale jusqu’ici du peuple sénégalais à préférer les urnes aux soulèvements populaires, ne constituent pas des remparts indestructibles. Bien au contraire, ceux-ci ont déjà montré des signes inquiétants de fatigue : de profondes fissures se font jour. Le lion a ouvert les yeux le 22 mars 2009, rugi le 23 juin dernier et donné des coups de griffes le 27. La prochaine fois, il est à craindre que ses crocs ne déchirent la chair.

Les amis du Sénégal, de l’autre côté de l’océan et par-delà le Sahara, devraient sans doute également y réfléchir: un Sénégal à la renverse ne serait pas une bonne nouvelle pour l’Afrique de l’ouest.

A suivre : La tentation dynastique

Les billets précédents de cette série : 1 – L’affaiblissement de l’appareil d’Etat ; 2 – La personnalisation du pouvoir ; 3 – La reproduction d’une classe politique déconsidérée ; 4 – Le populisme poussé jusqu’au mépris

Boite noire     

Cette série de billets est une réactualisation d’un article publié en 2008, écrit à partir de sources ouvertes (disponibles pour l’essentiel en notes de bas de page), de témoignages, et, de séjours réguliers au Sénégal.

Pour aller plus loin

Momar-Coumba Diop, « Le Sénégal à la croisée des chemins », Politique Africaine, N°104, Bordeaux, Décembre 2006.

Latif Coulibaly (Entretien avec Jean Copans), « Le journaliste, le président et les libraires ; la difficile critique du Sénégal de Wade », Politique Africaine, n°104, Bordeaux, Décembre 2006.

Vincent Foucher, « Pas d’alternance en Casamance ; le nouveau pouvoir sénégalais face à la revendication séparatiste casamançaise », Politique Africaine n° 91, Bordeaux, octobre 2003.

Notes


[i] « […] avec l’augmentation des recettes fiscales de l’État, les institutions de Bretton Woods n’ont plus de raisons de maintenir l’un des dispositifs des programmes d’ajustement structurel sous Abdou Diouf : l’encadrement strict de la masse salariale […] ». in Momar-Coumba Diop, « Le Sénégal à la croisée des chemins », Conjoncture n°104, Politique Africaine, Bordeaux, Décembre 2006. P. 103

[ii] Le 11 janvier 1994, les quatorze pays de la zone franc vont, sous pression du FMI et de la Banque Mondiale, dévaluer le franc CFA

de 50%. Cette mesure, si elle relance la compétitivité, va affecter très fortement le pouvoir d’achat de leurs populations.

[iii] « Entre 1999 et 2003, les transferts des migrants seraient passés de 100 milliards à 242 milliards de francs CFA, selon des données publiées par S. M. Tall qui précise, toutefois, que ces montants ne prennent pas en compte les envois empruntant les réseaux informels » in Momar-Coumba Diop, « Le Sénégal à la croisée des chemins », Conjoncture n°104, Politique Africaine, Bordeaux, Décembre 2006. P. 116

[iv] Le chef de l’Etat ira jusqu’à dire, dans une intervention télévisée à Touba, qu’il sollicite des prières afin d’être guidé dans l’utilisation des fonds considérables mis à sa disposition…

[v] « Les investisseurs se bousculent aux portes du Sénégal » rappellera souvent le président

[vi] Voire les conditions d’attribution d’une licence d’opérateur mobile à Sentel et plus généralement la libéralisation du secteur des télécom par exemple – Batik n° 110, Panos, Dakar, septembre 2008.

[vii] Le Maroc, pays ami, mais dont certains intérêts sont en compétition avec ceux du Sénégal en est une illustration: peut-on, par exemple, placer l’un des leviers principaux du tourisme sénégalais, l’aérien, entre les mains d’un concurrent plus puissant?  Voir Air Sénégal International.

[viii]« Le vieux travaille, lui, au moins »

[ix] Sur le principe, de mon point de vue, et, sans préjuger des conditions d’attribution de ces chantiers: l’autoroute Dakar-Diamniadio et  l’aéroport international Blaise Diagne, par exemple, deux initiatives nécessaire au désengorgement d’une presqu’île du cap-vert  sur le point d’étouffer.

[x] A table (pour déjeuner …)

[xi] Landing Savané, par exemple, ne quittera pas le gouvernement alors qu’il est candidat à la présidence contre … le Président. Il sera par la suite congédié, sans dignité, après la réelection d’Abdoulaye Wade en 2007.

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