Abdoulaye Wade, ou la descente aux enfers du « Sénégal qui gagne » 6of7

Une série de billets sur les espoirs déçus des années Wade

6 – La tentation dynastique

Face à la montée en puissance, lente autant que puissante, du mécontentement populaire, Abdoulaye Wade, au fil des années, commence à devenir inquiet, craignant le sort sévère que peut lui réserver l’Histoire. Aussi, afin d’effacer des traces suffisamment embarrassantes pour tenter de corrompre grossièrement le représentant du FMI à Dakar, et, pour satisfaire un égo boursouflé, va naître la tentation dynastique : le fils placera ses pas dans ceux du père.

Pour preuve de la compétence et du dévouement de l’héritier pour le Sénégal, il lui fut alors donné, par la grâce du Chef de l’Etat, un marchepied royal : la préparation de l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI)[i]. On allait voir ce que l’on allait voir : construction d’infrastructures prestigieuses, hôtels de grand luxe, un flot de pétrodollars pour aménager la capitale afin qu’elle soit enfin digne de recevoir les Emirs : Dakar, porte de l’Afrique ! Le « grand bond en avant » de la capitale devant naturellement constituer un magnifique préalable aux objectifs électoraux de « junior ». Mais, du sourire étincelant du Sénégal qui gagne, promis par la communication du palais, on ne vit en réalité que des chicots.

Infrastructures mal conçues ; explosion des budgets[ii] ; capacités hôtelières insuffisantes au point de conduire à la location de paquebot à prix d’or et de vouloir réquisitionner des villas privées[iii] ; dignité de l’état entamée par son incapacité à assurer seul et dans ces conditions, la sécurité de ses hôtes[iv] ; par conséquent désertion des têtes de délégations pour cause d’amateurisme et d’incompétence[v]. Sans mentionner les terribles soupçons de détournements dans les « financements » dédiés à la préparation de l’événement. Voici donc ce que fut l’OCI pour les éminences pétrolières : une occasion supplémentaire de railler, « ces africains », décidément incapables. Le peuple  sénégalais fut, quant-à lui, prié d’accepter dans la bonne humeur, les  inondations et la pénurie électrique qui prive de travail, aujourd’hui encore, les petits métiers[vi] qui font vivre l’essentiel de la population urbaine.

Quatre ans de préparations[vii] dans l’ombre bienveillante de « monsieur le président » pour un tel résultat, cela, même un patron de « N’diaga N’diaye »[viii] ne l’aurait jamais toléré de son apprenti. Un président en exercice n’expose pas ainsi son propre fils.

Les voies du seigneur étant impénétrables, cet échec va entraîner, une fois de plus, une fuite en avant. Plutôt que de se replier, d‘analyser sagement les causes de ce désastre et surtout de s’alarmer face à l’explosion des dépenses de l’Etat, au caractère surprenant de la tenue des comptes du Trésor Public [ix], une nouvelle mise va être ajoutée sur le tapis vert qu’est devenue la démocratie sénégalaise : en plus de l’héritier, on aura la génération du concret, une organisation politique née au sein du Pds, formation au pouvoir,  dédiée à l’introduction formelle de Karim Wade sur la scène politique sénégalaise.

Du concret, on en a vu avec l’OCI, mais aussi avec les conséquences d’une urbanisation insensée, pendant les inondations de l’hivernage 2008 à Dakar, et après le plan Jaxaay[x] censé, deux ans auparavant, apporter une solution à ce problème récurrent. Du concret, on en a eu avec l’absence de politique économique pérenne, la vente d’actifs stratégiques dans des conditions douteuses et le fameux plan Oméga dont on attend toujours, 10 ans plus tard, les résultats au Sénégal. Du concret, la société sénégalaise en a connu ces dernières années avec des finances publiques saccagées, au moment même où la crise financière vient tarir les ressources déjà maigres du pays. Le concret, c’est la disparition pure et simple du mot « développement », lorsqu’au pays d’Abdoulaye  Wade, on entre dans hôpital public, en 2012. « Junior candidat ! », la génération du concret est en marche.

Le rêve se brise le 22 mars 2009, lors des élections régionales, municipales et rurales. Karim Wade, qui a jeté toutes ses forces dans la campagne, est battu, jusque dans son propre bureau de vote. Quelles en furent les conséquences politiques ? Dans un geste de défiance inédit au Sénégal[xi], le Chef de l’Etat va faire nommer son fils à la tête d’un super-ministère, deux mois plus tard …

En juin 2011, Abdoulaye Wade tente de modifier la constitution, devenue au fil des ans une sorte de brouillon politique permanent, tant les réformes du texte fondamental furent nombreuses et motivées en majorité par des considérations de basse politique : la gestion des tensions croissantes au sein du Pds. Pour échapper à un deuxième tour qui s’annonce mal, le Chef de l’Etat va vouloir abaisser à 25%, les suffrages nécessaires pour gagner, dès le premier tour, les élections présidentielles de 2012. Etre élu avec les voix d’un sénégalais sur quatre, voilà où en est réduit alors, un pouvoir devenu fou : considérer les citoyens sénégalais comme un bétail de second choix.

Les émeutes déclenchées par cette tentative de coup d’état constitutionnel  et qui feront reculer un régime effrayé, vont, dans la nuit du 27 juin 2011, dans le contexte d’une insupportable pénurie électrique, , amener Karim Wade, selon le témoignage de son « oncle »[xii] Robert Bourgi, ex-missi dominici de la franceafrique boutiquière, à appeler celui-ci, affolé, pour envisager une intervention de l’armée française. Une prérogative présidentielle. Quel était alors la lucidité du Chef de l’Etat et la stabilité psychologique de son fils[xiii] ? Une question extrêmement embarrassante, aujourd’hui encore.

Abdoulaye Wade, dans un nouveau geste de défiance à l’égard de ses concitoyens dira, dans une interview accordée au journal « La Croix », un mois seulement après ces évènements d’importance, son souhait de voir un jour son fils devenir président. « Personne dans l’opposition n’a la compétence économique et financière de Karim » conclura-t-il. Les sénégalais peuvent mesurer tous les soirs, à la lueur des bougies, la qualité du Ministre en charge de l’Energie, Karim Wade.

Que l’on ne se trompe pas ici. Rappelons que tout sénégalais répondant aux exigences prévues par la loi[xiv], a le droit de se présenter à une élection dans son pays, fût-il le fils du président en exercice. Mais, si ce sont les lois qui doivent répondre aux exigences d’un candidat, s’agissant du fils comme du père ou de tout autre citoyen, alors, tous les sénégalais, à l’intérieur comme à l’extérieur, doivent à nouveau se lever et se préparer à défendre leur pays.

A suivre : L’ascension aux extrêmes

Les billets précédents de cette série : 1 – L’affaiblissement de l’appareil d’Etat ; 2 – La personnalisation du pouvoir ; 3 – La reproduction d’une classe politique déconsidérée ; 4 – Le populisme poussé jusqu’au mépris ; 5 – L’instrumentalisation de l’opinion intérieure et des confrèries religieuses

Boite noire

Cette série de billets est une réactualisation d’un article publié en 2008, écrit à partir de sources ouvertes (disponibles pour l’essentiel en notes de bas de page), de témoignages, et, de séjours réguliers au Sénégal.

Pour aller plus loin

Latif Coulibaly, Contes et mécomptes de l’Anoci, L’Harmattan, Paris, 2009.

Jacques Habib Sy (ed.), Le domaine public maritime de Dakar : élites, pouvoir et impunité, Aide Transparence, Dakar.

Assane Thiam, « Une Constitution ça se révise! Relativisme constitutionnel et état de droit au Sénégal », Politique africaine n° 108, décembre 2007.

Pr. El Hadj Mbodj, « De la recevabilité de la candidature de Me Wade pour un troisième mandat : faux débat politique ou vrai casse-tête constitutionnel », elhadjmbodj.net, 2011 – Consulté le 04 janvier 2011.

Amadou Amath, « Karim Wade, une tentation dynastique au Sénégal ? », Pambazuka, 2011-09-12, Numéro 204.

Notes


[i] La XIe session de la Conférence au sommet de l’Organisation de la conférence islamique s’est tenue à Dakar du 7 au 14 mars 2008 sur le thème « la Oumma islamique dans le XXIe siècle ». Cette organisation compte nombre de pays producteurs de pétrole.

[ii]« A la suite d’infiltrations d’eau, le tunnel sous le marché à poissons de Soumbédioune réalisé par le groupement CDE/Al-Kharafi a dû être creusé à 12 m au lieu de 5,50 m, avec l’appui de la société Sacif. Le surcoût est de 5 milliards F CFA », La Lettre du Continent, Paris, 08/11/2007.

[iii] « […] C’est un peu la panique à Dakar dans le domaine de l’hôtellerie pour accueillir tous les participants de l’OCI. Plusieurs complexes hôteliers en cours de construction ne seront en effet pas opérationnels. Les travaux des cinq hôtels – dont deux par le groupe espagnol NH-Baobab et un par le groupe sénégalais Thelium – sont ainsi loin d’être terminés. Aussi, l’Agence nationale de l’organisation de la conférence islamique (Anoci) a décidé de louer un bateau de croisière de près de 1 300 chambres. Toutes les chambres ont été réquisitionnées pour les nuitées de la période « OCI » à la grande fureur des tour-opérateurs. Plusieurs belles villas de riches hommes d’affaires libanais, pas toujours en règle avec le fisc, ont également été confisquées. Les travaux d’agrandissement du Palais des congrès de 600 à 1 000 places à l’Hôtel Méridien Président par le groupe Ben Laden ont également pris du retard. […] », La Lettre du Continent, 07/02/2008.

[iv] « Selon nos informations, l’ambassadeur du Sénégal en France, Doudou Diop, a été reçu le 30 janvier par Claude Guéant, le secrétaire général de l’Elysée, en présence de Robert Bourgi. Le Sénégal a demandé l’aide de la France en matière sécuritaire pour la tenue du sommet de l’Organisation de la conférence islamique (OCI), les 12 et 13 mars à Dakar », La Lettre du Continent, Paris, 07/02/2008. Des Israéliens se seraient installés dans l’immeuble Holding Kébé à Dakar pour assurer une partie des écoutes téléphoniques du sommet de l’OCI, La Lettre du Continent, Paris, 06/03/2008. La Jordanie, ou des unités de sécurité sénégalaise irons se former, va envoyer au Sénégal de petites délégations de policiers.

[v] « […] Sans doute inquiets du retard pris dans la mise en place d’une hôtellerie haut de gamme, les principaux bailleurs de fonds de l’Organisation de la conférence islamique (le roi Abdallah d’Arabie Saoudite et l’émir du Koweït Saad Al-Abdullah Al-Salim Al-Sabah) ont boudé et se sont fait représenter. Le colonel Kadhafi s’était aussi mis aux abonnés absents. […] », La Lettre du Continent, Paris, 20/03/2008.

[vi] Garagistes, tailleurs, menuisiers, petite restauration, artisans etc.

[vii] « Sénégal: Report du sommet de l’OCI : des « raisons officielles » qui font rire », Walfadjiri, 30 mars 2005 – http://fr.allafrica.com/stories/200503300561.html – Consulté le 15.12.2011

[viii] Fourgonnettes hors d’âge exploitées pour le transport en commun, et, utilisées par l’essentiel de la population pour se déplacer en milieu urbain.

[ix] « Sénégal : Le FMI s’inquiète de « dérapages budgétaires sérieux » au Sénégal » -http://westafrica.smetoolkit.org/westafrica/fr/content/fr/4484/S%C3%A9n%C3%A9gal-Le-FMI-s-inqui%C3%A8te-de-%20d%C3%A9rapages-budg%C3%A9taires-s%C3%A9rieux-au-S%C3%A9n%C3%A9gal – Consulté le 15.12.2011

[x] Plan supposé reloger les victimes d’inondations de 2006. Voir à ce sujet le reportage de Jo Gaï Ramaka.

[xi] Jamais un président en excercice n’a osé élever sa descendance directe au rang de Ministre d’Etat depuis l’indépendance du Sénégal.

[xii] C’est ainsi qu’affectueusement, Karim Wade dénomme Robert Bourgi, selon ce dernier.

[xiii] Si des scènes de violences eurent lieu à Dakar et dans d’autres villes du Sénégal, elles n’ont jamais constitué une menace pour la stabilité de l’Etat sénégalais, comme on l’a vu par la suite. On ne peut que s’inquiéter du manque de sang-froid de Karim Wade dans le contexte de ces évènements.

[xiv] Notamment, s’agissant de l’élection présidentielle, l’article 28 de la constitution :

« Tout candidat à la Présidence de la République doit être exclusivement de nationalité sénégalaise, jouir de ses droits civils et politiques, être âgé de 35 ans au moins le jour du scrutin. Il doit savoir écrire, lire et parler couramment la langue officielle. ».

Certains observateurs au Sénégal prétendent que Karim Wade ne satisfait pas à l’un de ces critères. D’autres, particulièrement méchants, affirment qu’il y en a deux.

Galerie | Cet article, publié dans Politique, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Abdoulaye Wade, ou la descente aux enfers du « Sénégal qui gagne » 6of7

  1. Sidy dit :

    Excellent. Merci Amadou.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s