Abdoulaye Wade, ou la descente aux enfers du « Sénégal qui gagne » 7of7

Une série de billets sur les espoirs déçus des années Wade

7 – L’ascension aux extrêmes

Instrumentalisant les divisions dans son propre parti politique jusqu’à sa décomposition, agissant au sein de la société sénégalaise au risque de la cohésion nationale, Abdoulaye Wade  après avoir tenté de museler la presse et d’intimider ses adversaires, est dans une errance politique, face à ses échecs. Il tente aujourd’hui de se maintenir au pouvoir par une ascension aux extrêmes.

Diviser, au risque de déstabiliser

Les assauts du Chef de l’Etat pour conserver le pouvoir ont détruit son propre appareil politique, et, menacent les grands équilibres religieux du Sénégal.

Le Parti Démocratique Sénégalais dévasté

Au soir du 19 mars 2000,  Abdoulaye Wade est le premier opposant du pouvoir en place depuis l’indépendance du Sénégal, à remporter une élection présidentielle. L’euphorie qui gagne alors  la grande majorité des citoyens sénégalais, tire ses racines profondes de leur lutte pour un processus démocratique, sans taches. L’attitude d’Abdou Diouf, président sortant, qui reconnaîtra aussitôt sa défaite, va ajouter à la liesse populaire, la fierté républicaine.

La victoire d’Abdoulaye Wade n’aurait jamais été possible sans la mobilisation de toute l’opposition sénégalaise[i], et, plus spécifiquement, sans l’apport des voix recueillies par Moustapha Niasse au premier tour. Nommé pour diriger le premier gouvernement de l’alternance, le 3 avril 2000, Niasse quittera ses fonctions de premier ministre un an plus tard, le 3 mars 2001. Avec ce départ  s’achèvera l’éphémère « union sacrée » des forces politiques qui ont porté le Chef de l’Etat au pouvoir.

L’ « état PDS »  s’installe aussitôt après cette première rupture. Cependant, la valse des gouvernements se poursuivra malgré tout : 7 gouvernements vont se succéder sous l’administration Wade, en 11 ans. Soit autant que le Sénégal a pu en compter, entre la date de son indépendance et l’élection de gorgui : 38 ans.  Si la stabilité gouvernementale reflète celle de la majorité politique aux affaires, on peut ici mesurer l’agitation et les querelles intestines qui vont miner le Parti Démocratique Sénégalais (PDS) et ses alliés, sous les deux mandats du Chef de l’Etat.

Soucieux d’écarter tout rival potentiel, pour lui-même mais aussi pour son fils, Abdoulaye Wade va congédier, puis combattre sans merci, deux de ses anciens premiers ministres, figures montantes du PDS : Idrissa Seck, puis, Macky Sall. Le premier, accusé de corruption,  sera emprisonné avant d’être relaxé, le second se fera démettre brutalement de la présidence de l’assemblée nationale pour crime de lèse-majesté : avoir osé convoquer le fils du président devant la représentation parlementaire pour s’expliquer sur la gestion inquiétante d’une agence qu’il dirige, l’ANOCI.

Au fil des années, pratiquement toutes les figures de poids de la majorité présidentielle se mettrons en réserve ou quitterons le PDS, pour s’opposer ensuite au Chef de l’Etat.  L’élévation de Karim Wade, fils du président au rang de ministre d’Etat, mais Premier ministre de fait, compte tenu de ses attributions et d’un accès hors normes au Chef de l’Etat, va accélérer la décomposition du PDS. Sa nomination aussitôt après une déroute électorale cuisante en 2009, ajoutée à une réputation entachée par les scandales entourant sa gestion des affaires publiques, va constituer un acte de défiance sans précédent au Sénégal.

Cependant, Abdoulaye Wade, n’en reste pas là. Le 23 juin 2011, alors qu’il tente son premier « coup d’état constitutionnel », le Chef de l’Etat va voir sa propre majorité à l’assemblée nationale – au sein de laquelle se sont manifestés certains députés, remarquables pour leur esprit républicain – refuser d’endosser la responsabilité d’une telle manœuvre par son vote, sous la pression de la rue.  De fait, le Sénégal fait alors face à une véritable crise de régime.

Les équilibres religieux menacés

Le Sénégal, compte dans sa population 1% d’animistes, 4% de chrétiens et 95% de musulmans. Une grande partie de ces derniers appartiennent à l’une ou l’autre des confréries Soufies sénégalaises qui ont su remarquablement acclimater l’Islam au pays de la Téranga. Par ailleurs, le Sénégal peut s’enorgueillir de la concorde qui existe entre les chrétiens et les musulmans sur son sol. Les Mourides, s’ils arrivent après les Tidianes pour le nombre de fidèles, occupent sans nul doute le premier rang s’agissant du dynamisme, en particulier économique. Comme toutes les autres confréries, ils jouent un rôle sur la scène politique, de la consigne de vote à une influence plus subtile. C’est donc sans surprise qu’Abdoulaye Wade, comme tous les politiques au Sénégal, dépense sans compter énergie et ressources matérielles pour séduire les chefs religieux. Mais, là aussi, le Chef de l’Etat va dépasser la mesure.

Si Abdoulaye Wade, lorsqu’il est en difficulté politique, aime à rappeler en toutes occasions, sa « fidélité » au Mouridisme , il n’a cependant pas été  toujours le bienvenu à Touba. En 2000, entre les deux tours de la présidentielle, il a fallu l’intervention de Serigne Moustapha Saliou Mbacké[ii] pour qu’Abdoulaye Wade puisse être reçu, lors d’une cérémonie réunissant de hauts dignitaires religieux dans la ville sainte du Mouridisme [iii].

Mais, le président nouvellement élu ne sera pas rancunier, car, c’est ensuite avec  une ostentation outrageante autant qu’inédite au Sénégal, pour un Chef de l’Etat, qu’Abdoulaye Wade va s’afficher comme talibé[iv]mouride : le président ira jusqu’à dire publiquement en janvier 2012 « si je suis Président, c’est grâce aux mourides », puis, devant le Khalife général des mourides Cheikh Sidy Mokhtar Mbacké[v] : « je privilégie Touba sur tout ». On peut aisément s’imaginer les réactions au sein des autres confréries religieuses, déjà passablement échaudées par le comportement d’Abdoulaye Wade.  Il est vrai qu’à un mois des présidentielles, le moment de sa déclaration était bien choisi … Le Khalife général des mourides, cependant, par une décision d’une grande sagesse, refusera de donner toute consigne de vote.

Malheureusement, le Chef de l’Etat n’a pas joué avec le feu, qu’avec les communautés musulmanes, au risque d’une fitna . En 2009, afin de faire taire les critiques qui s’élèvent contre le Monument de la Renaissance Africaine, une statue  érigée par des nord-coréens  et dont la facture rappelle étrangement, pour un libéral, le réalisme stalinien, Abdoulaye Wade n’hésitera pas à offenser la communauté chrétienne  , provoquant la colère de celle-ci. La Cathédrale de Dakar sera profanée par les forces de l’ordre. Le Cardinal Théodore Adrien Sarr, archevêque de Dakar, devra s’en inquiéter publiquement, et, l’Abbé André Latyr Ndiaye, curé de Gorée, élever le ton,  pour faire reculer Abdoulaye Wade et son jeu dangereux.

Faire taire la presse

Aux avants postes de la presse d’opposition, lorsqu’il était lui même opposant, Abdoulaye Wade va tenter, une fois élu, de museler celle qui a contribué à le faire roi.

Abdoulaye Wade, un pionnier de la presse d’opposition devenu Chef d’Etat, n’aime guère que les journalistes, qui furent pourtant nombreux en 2000, pour l’aider à gagner, s’en prennent aujourd’hui à lui ou ses partisans. Une revue de faits, moins riante que les jolies cartes postales du pays de la Téranga, permet d’éclairer ce côté obscur :

En 2004 Madiambal Diagne directeur de publication Le Quotidien, est incarcéré 18 jours à la prison centrale de Dakar, notamment pour « diffusion de correspondances et de rapports secrets » et « diffusion de nouvelles tendant à causer des troubles politiques graves».

En 2005, fermeture de tous les relais dans le pays de la radio privée Sud FM, et interpellation de son personnel.

En 2007, El Malick Seck, responsable d’un site d’information en ligne Rewmi, Pape Amadou Gaye, directeur de publication du quotidien privé Le Courrier, Moussa Guèye et Pape Moussa Doukar, respectivement directeur de publication et employé du quotidien L’Exclusif sont incarcérés.

En 2008, le 30 mars, vers 16 heures, le Groupement mobile d’intervention (GMI) de la police sénégalaise disperse violemment un rassemblement organisé par l’Association des consommateurs sénégalais (Ascosen) protestant contre l’augmentation des prix des denrées de première nécessité. Lors de la dispersion, plusieurs journalistes ont sont agressés par la police. Ousmane Mangane, du quotidien privé Walf Fadjri, est neutralisé à l’aide d’une matraque électrique alors qu’il s’approche d’une députée malmenée par la police. Les GMI contraignent Serigne Diagne, du site d’information Senactu, à effacer les photographies qu’il prises lors des affrontements. Macoumba Mbodj, de la station privée Radio Futur Média (RFM), est agressé et ses documents de travail détruits. Vers 19 heures, des agents de la Division des investigations criminelles (DIC) font irruption au siège de la chaîne privée Walf TV, alors que des images de la répression de la manifestation sont diffusées. Les policiers exigent l’arrêt de la diffusion des reportages sur les affrontements, et, la remise des supports. 21 juin, les journalistes Boubacar Kambel Dieng directeur du service des sports à Radio Futur Média et Karamoko Thioune reporter pour la radio West African Democracy sont agressés sauvagement[vi] par la police lors d’un match de football. M. Dieng sera hospitalisé pendant une vingtaine de jours.

Le 25 juillet, interrogé sur cette affaire, à Chicago, par un chroniqueur politique de la chaîne CNN, Abdoulaye Wade répondra : « Qui est journaliste ? Ce sont des politiciens ! ». Le même jour, toujours à Chicago, le journaliste et militant Souleymane Jules Diop se fera violemment agresser[vii] par la garde rapprochée du président, sur le sol américain, devant un parterre de journalistes.  Le 26 juin, Ousmane Mangane, et un caméraman du groupe de presse Walf Tv sont molestés par des militants du Parti démocratique sénégalais, puis, livrés par les « militants » à la police qui les interpelle aussitôt. Dans la nuit du 17 au 18 août, une dizaine d’hommes munis d’armes blanches et de bombes lacrymogènes font irruption dans les locaux des quotidiens 24 heures et L’As, puis, détruisent le matériel de fabrication de ces journaux. Ces hommes circulaient à bord d’un véhicule 4×4 immatriculé « AD », le code minéralogique utilisé par les véhicules de l’administration. M. Farba Senghor, secrétaire national à l’organisation et à la propagande (sic) au PDS et ministre de la république au moment des faits, déclarait dans un communiqué publié la semaine précédant l’agression, qu’il allait s’attaquer physiquement à plusieurs journaux, en citant nommément 24 Heures Chrono et L’As.

Toutes ces atteintes à la liberté de la presse seront classées  par une justice sénégalaise aux ordres, propageant ainsi un inquiétant climat d’impunité. Cependant, face à la résistance des journalistes, l’indignation internationale et compte tenu d’une impopularité grandissante, Abdoulaye Wade, va, après 2008, modérer ses ardeurs. La presse d’opposition, qui a toujours courageusement poursuivi son travail, ne compte plus ses membres convoqués par la Division des Investigations Criminelles[viii].

La violence comme culture politique

Le Sénégal n’a pas découvert la violence en politique avec Abdoulaye Wade.  Comme le rappelle l’historien Ibrahima Thioub, « La violence fait partie de l’héritage politique du Sénégal. Elle a marqué les élections de 1956 en Casamance, tout comme les municipales de 1960, qui ont vu des fusillades éclater dans les villes de Saint-Louis et Mbour. De nouveau, des violences ont éclaté lors des élections générales de 1963, qui se sont soldées par 40 morts et 250 blessés. Des violences ont également éclaté lors de la présidentielle de 1988 […] ».

Cependant, sous les deux mandats du Chef de l’Etat, l’usage de l’intimidation et de la violence va se révéler croissant autant qu’alarmant. En 1993, un évènement va graver dans le marbre, cette culture de la violence.

 « Un meurtre sur commande »

C’est sous ce titre, qu’un journaliste d’investigation sénégalais, Abdou Latif Coulibaly, va nommément accuser, dans un livre, Abdoulaye Wade, d’avoir commandité le meurtre de Babacar Sèye, vice-président du Conseil constitutionnel, le 15 mai 1993, au lendemain de la publication des résultats des élections présidentielles et législatives, que l’opposant d’alors jugeait, à juste raison, déloyales.

Cette accusation, déjà lancée par Habib Thiam  , ancien Premier ministre, dans ses mémoires « Par devoir d’amitié », dès 2001, va être reprise par Abdoulaye Bathily, également ancien ministre, un temps défenseur de Wade dans cette affaire.

La suite judiciaire de cet assassinat a en effet de quoi troubler : Abdoulaye Wade va gracier les coupables du meurtre, Amadou Clédor Sène, Pape Ibrahima Diakhaté et Assane Diop, libérés en 2002. Puis, en 2005, le Chef de l’état va faire promulguer une loi[ix] offrant l’impunité à tous les crimes politiques commis entre 1993 et 2004 en relation avec les élections, permettant ainsi au(x) commanditaire(s) de retrouver un sommeil apaisé.

Thiam, Bathily et Coulibaly n’ont jamais été poursuivis en justice pour leurs accusations gravissimes, dans un pays ou les journalistes peuvent séjourner en prison pour des motifs insignifiants au regard de ces dénonciations. L’assassinat de Babacar Sèye, symbole intérieur d’un passage à l’acte, dans une démocratie sénégalaise souriante à l’extérieur, va inaugurer un cycle, ou la violence politique, certes préexistante à cet évènement, va être pensée et s’organiser plus avant.

Les Calots Bleus, une milice présidentielle

Alors qu’il était opposant à Abdou Diouf, Abdoulaye Wade, parfois malmené par le régime, va décider de s’entourer d’une garde prétorienne pour assurer sa sécurité, et, rendre ces quelques services, qui font de la politique, parfois, une activité dont s’écartent les honnêtes hommes.

Recrutés principalement au sein d’une jeunesse des faubourgs, sans emploi[x], qui, désespérée par l’interminable fin de règne de l’administration Diouf, ne supporte plus d’être sans avenir, les Calots Bleus vont progressivement constituer une force qui va se mettre au service d’un homme. Abdoulaye Wade sait écouter cette jeunesse, lui parler, et, surtout, incarner son seul espoir : un changement à la tête de l’Etat permettant de « débloquer » enfin leur situation. Aux côtés de militants décidés, elle va alors porter le combat politique dans la rue. L’opposant Wade, dont la popularité ne cesse de croître, décide de durcir le ton, dans un contexte d’élections toujours entachées de graves irrégularités[xi].

Abdoulaye Wade se fait ou se laisse alors appeler « président de la rue publique» ou encore « général Wade », marquant ainsi un choix raisonné pour une stratégie asymétrique, basée d’une part sur le gisement électoral potentiel représenté par une jeunesse largement prépondérante au plan démographique mais qui vote peu, et, d’autre part,  sur une « légitimité populaire » fruit d’une réelle compréhension du mal-être de la société ensemencée par l’agitprop[xii] et un populisme radical, la fin justifiant les moyens : rendre le Sénégal nécessairement meilleur par le simple départ de l’administration Diouf. Légitimité populaire contre légitimité institutionnelle : une stratégie efficace dans un monde désormais libéré du glacis de la guerre froide, lorsque l’on a choisi le bon masque, l’idéologie libérale. Tout le pragmatisme politique de Wade est là. Mais, la sauvagerie du miroir guette.

Cette stratégie de la tension va se décliner, très logiquement, en confrontation sur le terrain, avec un pouvoir clientéliste, dédaigneux des aspirations démocratiques de son peuple. Wade sera emprisonné en 1988 à la suite de violences post-électorales qui amènerons l’instauration de l’état d’urgence, puis, en 1993, après les présidentielles et le meurtre de Babacar Sèye. La victoire aux présidentielles de 2000, pour ceux qui ont pendant si longtemps porté le combat pour une alternance, est le signe de la revanche : voir enfin  leurs sacrifices et leur patience récompensée.

Devenus pour les plus favorisés, « officiers » de sécurité du président, à l’image de son neveu, Lamine Faye, ou ayant infiltré plus modestement les forces de police, les Calots Bleus vont progressivement évoluer. De partisans musclés d’une alternance démocratique ils vont devenir, pour la plupart, des hommes de main, joyeux convives d’un festin : la prédation du Sénégal, qui, pensent-ils, appartient à leur clan politique, car conquis de haute lutte. Répétant ainsi, très vite, le comportement de ceux qu’ils honnissaient hier. Au fil du temps, passé l’état de grâce et face à la montée du mécontentement populaire, la conscience d’avoir leur destin inexorablement lié à celui d’Abdoulaye Wade va radicaliser les Calots Bleus, désormais devenus une milice au service du pouvoir.

Les agressions contre des opposants au régime ou toute personne perçue comme une menace politique, peuvent alors commencer. Talla Sylla en est un cas d’école : en 2003, ce leader étudiant des années de braises, qui ont vu l’Université se battre aux côté d’Abdoulaye Wade, est sauvagement agressé. Il échappe à la mort de justesse pour avoir osé composer un pamphlet décriant les premières dérives du régime. Les soupçons se portent sur un membre de la garde rapproché du Chef de l’Etat. L’affaire est classée en 2009. Intimidations, menaces de mort et violences deviennent la règle, en toute impunité. Les basses besognes seront progressivement prises en charge par des supplétifs[xiii], l’état PDS, désormais embourgeoisé, craignant, un peu,  pour sa réputation.

Cependant, les Calots Bleus, désormais sous-traités, vont conserver une particularité qui n’échappe pas à un esprit intéressé par l’histoire: leur dénomination et leur nature milicienne évoquent immédiatement les ligues d’extrême-droite.

Abdoulaye Wade et l’extrême-droite

Le Chef de l’Etat, en effet,  ne manque pas d’amis, nés politiquement dans la droite la plus extrême : Alain Madelin en est le plus connu. Ancien d’Occident, un mouvement néonazi viscéralement raciste, il est ensuite  « blanchi »,  par l’Institut supérieur du travail de George Albertini un collaborateur enthousiaste de l’occupant  nazi en France, qui se mettra ensuite,  plus discrètement, au service du grand patronat de l’après-guerre. Madelin, à l’issue du processus de recyclage, rejoindra la droite classique sans jamais renier ses engagements. Il sera en 2000 aux côtés de Wade, pour fêter la victoire des présidentielles, en famille.

Gérard Ecorcheville, ami de longue date du Chef de l’Etat sénégalais[xiv], suivra un parcours similaire: Occident d’abord, puis, il ira fonder avec d’autres, le Groupe union défense (GUD) avant de créer Ordre Nouveau. Il est donné pour être une passerelle entre la droite républicaine et l’extrême-droite[xv]. On retrouve Ecorcheville comme « stratège électoral »[xvi] d’Abdoulaye Wade, lors des élections présidentielles de 1993[xvii] en compagnie de Bernard Rideau, avec lequel Anne Méaux, elle aussi ancienne militante d’Occident, a fait ses classes en relations publiques, à l’Élysée[xviii], de 1976 à 1981, sous Giscard. Anne Méaux dirige aujourd’hui un puissant cabinet en relations publiques, Image 7, dont l’un des conseillé n’est autre qu’Abdoulaye Wade. Enfin, Christian de Bongain, alias Xavier Raufer vient compléter, de plus loin,  le tableau. Journaliste, spécialisé sur les questions de sécurité, il intervient en 2008 lors d’une conférence à Dakar[xix], sur le financement du terrorisme, pour la CENTIF (Tracfin sénégalais) et l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine). Dans quelle organisation Raufer a-t-il milité en son jeune temps ? Occident.

D’anciens militants d’une mouvance néonazie zélatrice des régimes rhodésien et sud-africain au temps de l’apartheid le plus féroce, voilà de bien étranges compagnons pour un président africain.

Quels conseils ont-ils bien pu prodiguer à Abdoulaye Wade, hier, et, peut-être, aujourd’hui encore, dans un contexte européen ou les plus sombres rétractations identitaires fissurent le corps social, aiguillonnées par l’hystérie, opportunément islamophobe, de certaines élites ? Pour conclure ce chapitre brun, rappelons la conférence prononcée par le Chef de l’Etat le 3 mai 2000 devant le Cercle Renaissance, un club d’extrême-droite, qui, paraît-il, le considère comme l’un des siens[xx]

L’ascension aux extrêmes : « Moi ou le chaos »

« Les promesses n’engagent que ceux qui y croient », l’adage est bien connu. Abdoulaye Wade, une fois au pouvoir a aussitôt oublié la raison fondamentale de son élection : être digne de son pays, se rappeler qu’il a été élu pour engager un cycle démocratique vertueux, et, mettre fin aux pratiques d’autocratie et de corruption qui ont désespéré son propre électorat. En d’autres termes, comprendre la dynamique de l’histoire, en mouvement sous ses yeux, et, entrer résolument dans une ère postcoloniale ou les rentes de situation cèdent le pas au volontarisme. Eclairé. Un costume manifestement trop grand pour le fils de Kébémer, qui préfère voir son pays verser dans le fossé, pour satisfaire à sa propre légende.

Obnubilé par son image, Abdoulaye Wade veut imposer au Sénégal un agenda grotesque : inscrire son nom aux côtés de Léopold Sédar Senghor, si possible, au-dessus. Mieux encore, il veut laisser par sa descendance, une dynastie gouvernant le pays. A n’importe quel prix.

Après la déroute électorale des législatives de 2009, un PDS saccagé par la tentation dynastique, et, une économie à la renverse, il faut donc faire taire les voix discordantes. Celles qui pourraient gêner l’ascension du fils et troubler le souvenir du père. Celles qui interrogent concrètement les résultats de l’administration Wade, et sa manière de servir le pays. Le moment est donc venu pour le pouvoir, de réviser les grands classiques : répression à l’intérieur, démocratie à l’extérieur. Sourires à Genève, bastonnades à Dakar. C’est l’Afrique patron !

Devant une justice aux ordres, un appareil sécuritaire infiltré par une milice présidentielle illettrée – au grand désespoir des professionnels de la sûreté, sans dire les surprenantes nominations dans l’armée – les forces prépondérantes, et, surtout, émergentes de la scène politique sénégalaise se sont doté de moyens de protection. L’infiniment précieux monopole de la violence légitime, celui de l’Etat, n’est plus respecté : ce sera milice contre milice, clan contre clan.

Le 22 décembre 2012, des hommes de main, actionnés par le pouvoir, viennent provoquer violemment devant sa mairie, un jeune leader de l’opposition, élu dans la commune de Sacré-Cœur-Mermoz, à Dakar, Barthélemy Diaz. Diaz, dispose alors légalement d’une arme de poing. Il est par ailleurs connu pour son engagement musclé sur le terrain politique. Son père,  Jean-Paul Diaz, un homme politique, catholique autant que truculent, est circonscrit par la police, pour outrage au Chef de l’Etat, à l’intérieur même de la Cathédrale de Dakar, le Vendredi Saint, quelques années auparavant, en 2006. Dans un contexte de tension entre le Chef de l’Etat et une communauté catholique qui désapprouve notamment sa partialité s’agissant des Cultes comme on l’a vu plus haut, la même année, la police d’Abdoulaye Wade, va encore humilier Jean-Paul Diaz en allant l’interroger à son domicile, considérant comme douteuse sa nationalité sénégalaise. Barthélemy Diaz, qui a déjà bruyamment fait savoir qu’il riposterait en cas d’agression sur sa personne est donc le « client » idéal pour une action de provocation. Celle-ci va, sans surprise, déraper. Des coups de feu sont échangés sur la voie publique, l’un des assaillants tombe à terre : un mort.

Le même jour, Abdoulaye Bathily, universitaire et homme politique de premier plan, opposant du Chef de l’Etat, mais, qui a fait partie de la délégation enjoignant celui-ci de retrouver le terrain lors des présidentielles de 2000, voit son domicile également assailli par des nervis. Bathily était, heureusement, absent au moment des faits. Le numéro minéralogique d’un véhicule des hommes de main est relevé : il appartient au parc automobile du PDS.

Abdoulaye Wade s’est fait réélire en 2007 grâce à ses « grands chantiers ». En 2012, il compte, semble-t-il, sur la peur, suivant une stratégie de la tension, qui a fait son succès il y a une décennie, la popularité étant alors de son côté. Faite aujourd’hui de provocations propres à  susciter l’émotion et la crainte du chaos, immédiatement suivies de postures rassurantes, celles du patriarche, sage et encore vif, soucieux de réunir sa famille, cette stratégie repose sur un principe mortifère : la peur pour obtenir le consentement.

Abdoulaye Wade, en politique, choisit de vieilles recettes dont on a vu les résultats en Afrique, en 2011. C’est une régression inquiétante, qui augure d’un bien sombre avenir, sans un nouveau sursaut républicain.

« Mon départ créerait un chaos pire qu’en Côte d’Ivoire » – Abdoulaye Wade, La Croix, 22 juillet 2011.

Les billets précédents de cette série : 1 – L’affaiblissement de l’appareil d’Etat ; 2 – La personnalisation du pouvoir ; 3 – La reproduction d’une classe politique déconsidérée ; 4 – Le populisme poussé jusqu’au mépris ; 5 – L’instrumentalisation de l’opinion intérieure et des confrèries religieuses ; 6 – La tentation dynastique

Boite noire

Cette série de billets est une réactualisation d’un article publié en 2008, écrit à partir de sources ouvertes (disponibles pour l’essentiel en notes de bas de page), de témoignages, et, de séjours réguliers au Sénégal.

Pour aller plus loin

Charpier, Frédéric, Génération Occident : De l’extrême-droite à la droite, Le Seuil, Paris, 2005

Coulibaly, Latif, Sénégal. Affaire Me Sèye : un meurtre sur commande, L’Harmattan, Paris, 2006

Gérard, Jérôme, Élection présidentielle au Sénégal (février 1993): « Sopi » pour la jeunesse urbaine, Politique Africaine, n°50, 1993

Mendy, Marcel, La violence politique au Sénégal 1960-2003, Tabala, 2006

Paye, Moussa , « La presse et le pouvoir », in Momar-Coumba Diop (dir.), Sénégal. Trajectoires d’un État, Codesria, Dakar, 1992

La page Sénégal de Reporters Sans Frontières

Notes


[i] On rappelle que les dirigeants de l’opposition, notamment Amath Dansokho, Abdoulaye Bathily et Landing Savané, iront jusqu’à Paris afin de presser Abdoulaye Wade de rentrer au Sénégal pour battre campagne. Abdoulaye Wade dira, à cette occasion, qu’ayant 74 ans, il ne souhaitait se présenter que pour un seul mandat. (Abdoulaye Bathily, Grand Jury, Radio Futurs Média, 15.01.2012) – Consulté le 20.12.2012

[ii] Fils du khalife général des Mourides. Serigne Saliou Mbacké va à cette occasion, a considérer avec justesse, qu’ayant reçu les autres candidats, il ne fallait pas manifester pareille hostilité contre Abdoulaye Wade, mais, le recevoir pour  l’écouter, au même titre que les autres compétiteurs.

[iii] Abdoulaye Bathily, Grand Jury, Radio Futurs Média, 15.01.2012 – Consulté le 20.12.2012

[iv] Désigne ici le membre d’une confrérie. Dérivé de Taleb ou Talib, étudiant d’une école coranique.

[v] « Religion : Abdoulaye Wade affiche son parti pris pour Touba », SlateAfrique, 18 janvier 2012- Consulté le 20.12.2012

[vi] Enregistrement audio de l’agression–  Consulté le 19.01.2012

[vii] Enregistrement vidéo de l’agression –  Consulté le 19.01.2012

[viii] La Division des investigations criminelles –  Consulté le 19.01.2012. Plus connue sous le sigle de Dic, est un service de Police qui relève de la Direction de la police judiciaire (Dpj). Spécialisée dans la grande criminalité, la DIC est devenue au fil du temps une véritable police politique, tant est grand son zèle contre ceux qui irritent le pouvoir.

[ix] Loi Ezzan, du nom de l’initiateur, un ancien député de Kaffrine, Isidore Ezzan, aujourd’hui décédé.

[x] « Le chômage des jeunes, véritable fléau au Sénégal, touche toutes les catégories puisque chaque année, 100 000 jeunes dont 4 000 diplômés du supérieur entrent sur le marché du travail sans qu’il y ait d’emplois à leur proposer » in Jérôme Gérard, Élection présidentielle au Sénégal (février 1993): « Sopi » pour la jeunesse urbaine, Politique Africaine, n°50, 1993. Page 109

[xi] En 1988 se tiendrons le même jour, les élections présidentielles et législatives.

[xii] Abdoulaye Wade ne manquera pas d’experts en la matière, les formations d’extrême-gauche, unissant leurs efforts au sien pour un objectif commun : le départ d’Abdou Diouf.

[xiii] Les innombrables jeunes gens s’entraînant à la lutte, sport dont la popularité dépasse aujourd’hui celle du football national, en raison notamment  d’aménagements permettant de déduire les investissements publicitaires de l’assiette fiscale. Ce qui va propulser cette discipline sur tous les écrans de télévision, grace à des investissements en sponsoring, très attractifs  lorsque l’on est un annonceur de poids, comme l’industrie des télécoms. Voir Orange Sénégal.

[xiv] « L’Ile de Gorée, tendance « tourisme intello » », La Lettre du Continent, n°371, 1er mars 2001

[xv] Selon Christophe Champin et Thierry Vincent in « Agence française vend président africain », Le Monde Diplomatique, janvier 2000 cité par Observatoire permanent de la Coopération française 2000, Karthala, Paris, 2000.

[xvi] Ecorcheville conseillera également Albert Zafy en 1992 à Madagascar et Hama Amadou, en 1994, au Niger. « L’équipe « africaine » de Giscard », La Lettre du Continent, n°232, 6 avril 1995. Il se déclare spécialiste dans la lutte contre la fraude électorale. « Gérard Ecorcheville (France/Madagascar) », La Lettre du Continent  n°561, 6 février 1993. Plein de ressources, et très actif à Madagascar, Ecorcheville va introduire dans ce pays et au Sénégal, une ONG d’origine brésilienne, Pro-Natura International (PNI) pour proposer divers projets présentés comme écologiques. Il est également l’auteur d’un livre bien renseigné, Le pouvoir est à votre écoute ; le premier livre sur l’Elyséegate, Odilon Média, 1995. Mais il est vrai qu’un temps proche de Charles Pasqua (charitable avec Wade lors des années difficiles), Ecorcheville a été à bonne école.

[xvii] « Le roman photo de Wade », La Lettre du Continent  n°181, 11 février 1993

[xviii] Valery Giscard d’Estaing va en effet recruter de nombreux jeunes d’extrême-droite, qui, farouchement antigaullistes à  la suite de la perte de l’Algérie française, iront garnir les rangs du service d’ordre du candidat puis président français. Certains achèveront dans les formations politiques de la majorité d’alors, leur recyclage vers la droite respectable.

[xix] http://drmcc10ans.org/spip.php?article19 – Consulté le 15.01.2011

[xx] Observatoire permanent de la Coopération française 2000, Karthala, Paris, 2000, page 195.

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