«Ministres conseillers», un procédé éculé

Éloigné de l’actualité sénégalaise par la crise saharo-sahélienne, la nouvelle m’est parvenue par Hady Ba : les ministres-conseillers sont de retour. Un bien triste souvenir pour les sénégalais.

Rappelons nous du début des années Wade : l’ancien Chef de l’Etat aimait alors se répandre dans la presse pour louer les membres de son équipe, qui, désintéressés autant que surdiplômés, avaient noblement consenti à sacrifier leur carrière sur l’autel de la patrie, en la servant au titre de « ministre-conseiller ». Le résultat fut, on s’en rappelle encore douloureusement,  une basse cour de troisième choix, désordonnée autant que vénale, humiliant la dignité de l’Administration sénégalaise avec ses « éléments hors du commun »[1].

Que Macky Sall, président en exercice, souhaite s’entourer de conseillers de qualité et désireux de servir, afin de l’aider à diriger un pays aujourd’hui dans une mauvaise passe, quoi de plus naturel. Mais reprendre le même procédé qu’Abdoulaye Wade, avec comme justification, un titre, «ministre», pour améliorer l’ordinaire de conseillers devenus  « héros citoyens » éplorés, est désolant. Quel exemple pour les hauts fonctionnaires, dont certains, après de brillantes études ont choisi de servir l’état ! Le message est clair : partez tous dans le privé, enrichissez-vous, puis revenez, la soupe sera meilleure… L’administration sénégalaise qui ne cesse de voir partir ses agents les plus qualifiés depuis longtemps, doit savoir que l’hémorragie n’est, semble-t-il, pas près de s’arrêter.

Si, malgré tout, le Chef de l’Etat souhaite retenir auprès de lui des femmes et des hommes en raison de leurs émoluments, l’argument du salaire, pour élever des conseillers « martyrs » au rang de ministres, est à mes yeux, insignifiant: augmenter 20 conseillers de 500 000 FCFA, comme il le prétend,  reviendrait à 10 millions FCFA/mois. Poussons à 20 millions. Le budget de la présidence peut supporter cette charge via les fonds dit « politiques ». Ainsi, ce serait sur « sa » cassette politique, dûment administrée,  que le Président entretiendrait son aréopage. En assumant les risques politiques d’une telle conduite, le pays ayant les yeux fixés sur l’évolution de la dite cassette.

Par ailleurs, rien n’empêche nos héros, insatisfaits de la dignité d’Etat, d’être classiquement des visiteurs du soir, « désintéressés », en conservant ainsi leurs admirables positions professionnelles, et, laissant leur place aux jeunes pousses talentueuses de l’Administration, comme à leurs aînés, expérimentés et soucieux de la bonne conduite du pays . La continuité de l’Etat – et donc son essence – est à ce prix. L’externalisation excessive en ces lieux, n’est jamais un bon signe. En regardant certains de ses voisins, le Sénégal sait pourtant, malgré les plaies de la corruption et la médiocrité qui entache une partie de l’Administration, ce qu’il doit à son appareil d’Etat.

Politiquement, ce qui me navre le plus ici, y compris avec les législatives prochaines et le commerce habituel du clientélisme, c’est l’absence de vision stratégique: si Sall accepte de dépenser des postes sans compter, deux mois seulement après avoir été plébiscité lors des présidentielles, pour s’assurer une majorité parlementaire, mais alors que devra-t-il offrir, dans trois ans, pour préparer son second mandat ? Le blindage risque d’être plus dangereux que l’obus.

Enfin, le mélange marchand des genres, public/privé, est à la mode, malheureusement, dans d’autres pays, ou, comme au Sénégal,  les élites de l’appareil d’Etat ne respectent plus leur « règlement intérieur »: il n’est qu’à voir les étranges cursus HEC/ENA, et les postures quantiques, Business/Administration, à l’image d’un Stéphane Richard (Orange) ou de François Pérol (Groupe Caisse d’Epargne) pour citer quelques exemples au pays de Marianne.

Mais il est vrai, ici comme ailleurs[2], qu’une fracture devenue abime, s’est installée entre le quintile supérieur de la société et la majorité de ses concitoyens : une oligarchie se rétracte et devient dangereusement étrangère au destin de sa propre société.

On souhaite ne pas devoir, dans les mois qui viennent, ajouter un « n » au titre de ce commentaire.


[1] C’est ainsi que se décrivait Farba Senghor, Conseiller, puis Ministre, caricature sinistre des années Wade

[2] A lire de ce point de vue, l’excellent papier d’Alice Géraud, « Parité, diversité… les cabinets verrouillés », dans Libération du 31 mai

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Un commentaire pour «Ministres conseillers», un procédé éculé

  1. amadouamath dit :

    Contribution légèrement modifiée publiée sur le site de Seck, dakaractu.com, sans la phrase de fin, un peu salée, il est vrai: http://tinyurl.com/d24ndj4

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