A propos de « Notre guerre secrète au Mali »*

notre-guerre-secrete-au-mali

Sorti avec les premiers ouvrages sur la crise malienne, après les phases choc et reconquête de l’opération Serval, le premier intérêt du livre d’Isabelle Lasserre et Thierry Oberlé, journalistes au Figaro, est sans doute leur récit de ce qui a précédé l’intervention militaire de la France au Mali.

Criminalisation croissante de l’espace saharo-sahélien, scories de la guerre civile algérienne, groupes armés narco-jihadistes, business des otages, jeunesse sans avenir, impacts négatifs de la guerre en Libye, jeu trouble du Qatar et de l’Arabie Saoudite etc., les auteurs rappellent au fil des pages les ingrédients de la crise et son caractère prévisible. D’où la planification d’une opération, très en amont, par des militaires français bien renseignés sur la situation, puisque présents depuis longtemps dans la région sous différentes formes[1].

Enfin, la question à 1 000 euros : pourquoi les jihadistes ont-ils pris le risque d’aller à la conquête d’un sud du Mali dont ils n’avaient nul besoin en commettant ainsi une sorte de suicide, est approchée. On aimerait beaucoup avoir la version d’Iyad ag Ghali à ce sujet. Mais Ghali a malheureusement disparu des écrans radar depuis quelques temps.

Le récit de la crise vue à partir de l’exécutif hexagonal constitue également une partie intéressante de l’ouvrage. La dynamique des états-majors militaires, l’empowerment de Le Drian, Hollande et l’Afrique, le quai d’Orsay « déprimé » par Fabius en sont des exemples.

Une erreur sur la fédération du Mali étonnera cependant le lecteur

Lasserre et Oberlé nous apprennent[2] en effet qu’en 1960, le Sénégal et le Mali « réunis par l’ancien colonisateur français dans la fédération du Mali » auraient « transgressé » par l’éclatement de cette fédération, « le tracé des frontières dessinées par Paris » donnant ainsi un exemple à suivre pour les Touaregs sécessionnistes – « les Touaregs voulurent suivre l’exemple » – d’où leur révolte de 1963.

Or ce fut très exactement l’inverse. Le projet de reprendre l’ensemble constitué par l’Afrique occidentale française (AOF) pour le porter vers l’indépendance sous la forme d’une fédération, fut initié, notamment, par le sénégalais Léopold Sédar Senghor et le malien Modibo Keïta.

AOF

Carte de l’Afrique Occidental Française

Pensé pour regrouper le Sénégal, le Soudan français (aujourd’hui Mali), la Guinée, la Côte d’Ivoire et d’autres futurs pays indépendants de la région, ce projet va rencontrer l’hostilité d’autorités françaises peu désireuses de voir se constituer  dans la profondeur africaine un grand ensemble indépendant. Ainsi, par exemple, demanderont-elles au Dahomey (aujourd’hui Bénin) de choisir entre le financement d’une infrastructure stratégique – un port en eau profonde – et la participation à cette fédération. De la même manière en raison de la même ligne, Houphouët Boigny, dirigeant Ivoirien, demandera à la Haute Volta (aujourd’hui Burkina-Faso) de choisir entre le précieux débouché ivoirien pour les travailleurs agricoles Voltaïque et la participation au projet.

Ces manœuvres de déstabilisation, associées à des agendas politiques différents pour les futures indépendances, vont réduire ce projet de large fédération à un impossible face-à-face entre le Sénégal et le Soudan français au sein de la fédération du Mali. Une conséquence plutôt qu’un choix, sur fond d’options politiques différentes et de compétition pour le pouvoir certes, mais avec un arrière plan d’importance : le soutien du Mali aux nationalistes algériens pendant  leur guerre d’indépendance. Une attitude extrêmement irritante pour le pouvoir hexagonal et ses militaires qui en retour ne manqueront pas de tenter de déstabiliser le Mali. Le 20 aout 1960 la fédération du Mali est dissoute à l’initiative du Sénégal.

Il est donc extrêmement difficile de soutenir que  le Sénégal et le Soudan français auraient été positivement réunis au sein de la fédération du Mali par une volonté française alors que celle-ci y était hostile, et, que la dissolution de cette fédération éphémère aurait constitué un exemple à suivre pour la très rustique révolte des Touaregs de  1963.

Quelle connaissance les leaders de cette insurrection pouvaient-ils avoir d’un projet fédéraliste éteint 3 ans auparavant, compte tenu de leur niveau d’éducation[3] et surtout de l’enclavement du nord du Mali à l’orée des indépendances ?

*Isabelle Lasserre, Thierry Oberlé, Notre guerre secrète au Mali, Fayard, 2013.

Pour aller plus loin

Colin

Roland Colin. Sénégal notre pirogue. Paris: Présence Africaine, 2007

France Culture

Audio. Débat sur l’éphémère Fédération du Mali, qui en 1959 et 1960 devait unir Sénégal et Mali indépendants, avec Roland Colin. Paris: La Fabrique de l’Histoire, France Culture, 2013.02.06

CriseMaliIpode

Pierre Amath Mbaye et Mouhamadou El Hady Ba. La Crise Malienne et Ses Leçons Pour Le Sénégal. Working Paper. Paris: Innovations Politiques et Démocratiques (Ipode), 2013.02.22.


[1] Troupes régulières, forces spéciales, reconnaissance aérienne,  renseignement extérieur, coopération militaire & policière …

[2]  Notre guerre secrète au Mali, Fayard, 2013.05, page 156

[3] Au sens occidental du terme et sans connotation aucune.

Publicités
Cet article, publié dans Crise Saharo-sahélienne, Défense, Géopolitique, Mali, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s